Liu Cixin est né le 23 juin 1963 à Yangquan, province du Shanxi en Chine. Ses parents travaillaient dans une mine de Shanxi. Pendant la violente Révolution culturelle, il est envoyé dans la maison ancestrale de la province du Luoshan, à Henan. Écrivain de science-fiction très populaire en République populaire de Chine, Liu Cixin est d'abord ingénieur de profession et travaille dans une centrale électrique de sa ville natale. Il est diplômé en 1988 de l'université de Chine du Nord en conservation de l'eau et énergie électrique.
La Fourmi
La fourmi brune avait déjà oublié que ce lieu avait jadis été son foyer. Pour la Terre et les étoiles cela n’avait été qu’une dérisoire parenthèse. Mais pour la fourmi, cela frisait l’éternité.
Son monde avait été détruit ; la terre s’était envolée, un gouffre profond avait surgi, puis la terre était revenue dans un bruit de tonnerre et le gouffre avait disparu. Ces catastrophes étaient fréquentes sur ce gigantesque territoire. La fourmi brune et ses centaines de sœurs escortaient la reine survivante à la recherche d’un lieu où fonder un nouvel empire.
Arrivée au pied d’une butte à la surface noire, dure et glissante elle commença à grimper, sans véritable intention, simplement guidée par une petite perturbation aléatoire dans son rudimentaire réseau de neurones. Cela se produisait tout le temps, et quand une quantité suffisante de ces perturbations se combinait, un but prenait forme.
La fourmi brune ressentit des vibrations dans le sol. Elle sut qu’une gigantesque présence se mouvait dans sa direction. Elle ne lui accorda aucune attention. Au pied de la butte nichait une toile d’araignée.
La fourmi brune savait ce que c’était et la contourna avec précaution, passant à côté des pattes immobiles de l’araignée. Chacune ressentit la présence de l’autre mais comme toujours, depuis des centaines de millions d’années, elles n’entrèrent pas en communication.
La gigantesque présence avait atteint la butte. La fourmi brune continuait de grimper. Elle savait que, la plupart du temps, ces créatures n’étaient pas une menace. La présence déposa au sommet de la butte, les fleurs qu’elle tenait dans un de ses membres.
Au même moment la fourmi brune découvrit sur la surface lisse et noire qu’elle était en train d’escalader, une longue faille plus rêche et d’une couleur plus claire. Elle suivit cette tranchée rugueuse plus facile à gravir. Plus haut, en sortant de cette tranchée, elle en découvrit la forme : « 1 ».
Elle rampa parallèlement au sol et découvrit rapidement une autre tranchée. Elle appréciait d’y ramper ; un sentiment de bien-être, une couleur qui lui rappelai celle des œufs de la reine. La configuration de cette tranchée lui parut plus complexe. Un motif émergea de son réseau de neurones : « 9 ».
Elle entra bientôt dans une nouvelle tranchée dotée d’un virage presqu’en angle droit. Quelque chose comme « 7 ».
Elle n’aimait pas cette forme. Ce genre de virage serré et soudain était souvent annonciateur de danger et de bataille.
Une nouvelle perturbation aléatoire de ses neurones lui suggérait de maintenant grimper vers le ciel. Mais elle découvrit une autre tranchée en « 9 » et céda au sentiment vague de plaisir que lui procurait cette configuration. Un peu plus loin, elle croisa une autre tranchée, rectiligne, parallèle au sol. Une forme en « - ». Puis vint une tranchée en « 2 », une courbe agréable suivie d’un virage aussi redoutable que celle en « 7 ». Puis une forme close en forme de « 0 ». La trajectoire ressemblait à celle, délicieuse du « 9 », mais c’était encore un piège. On ne peut éternellement revenir à son point de départ. La fourmi brune percevait cela. Il y avait encore deux tranchées devant elle. Mais cela ne l’intéressait plus, elle reprit son ascension.
Très vite elle prit conscience de l’existence, un peu plus haut sur la falaise, d’un grand réseau de tranchées à la complexité labyrinthique. La fourmi brune, sensibles aux formes, pouvait élucider celles de ces labyrinthes. Mais, pour cela, il lui fallait oublier toutes les formes précédentes en raison de la minuscule capacité de stockage de son réseau neuronal. Elle oublia sans regrets. Oublier constamment faisait partie de sa vie. Le peu de choses qui, pour elle, nécessitait d’être disponible à vie, était gravé dans ses gènes et s’exprimait par l’instinct. Le premier labyrinthe rappelait un abdomen de sauterelle ; « 冬 ». Elle l’oublia. Le second, de forme « 扬 » fut le seul qu’elle garda en mémoire. Elle atteignit enfin le sommet. Les vibrations reprirent. La gigantesque présence s’éloignait. Quand les vibrations s’estompèrent, la fourmi brune commença à descendre.
Au pied de la butte, l’araignée avait repris le tissage de sa toile. Sans plaisir, sans lassitude, sans espoir, c’était ainsi depuis des centaines de millions d’années. La fourmi brune et l’araignée se croisèrent de nouveau. Encore une fois, chacune ressentit la présence de l’autre. Encore une fois, elles ne communiquèrent pas.
L’histoire illustrée :
